Robert DenoŽl, éditeur

 

1927

À Irène Champigny

Sans date [Liège, le 25 mars 1927]

Avant mon départ (1), Champigny, Anne m’a dit que vous étiez fâchée contre moi et de plus, très triste vous m’avez écrit ; votre lettre ne me parviendra qu’à mon retour. Je veux la devancer. Ce n’est pas pour essayer de me disculper. Je suis très calme en ce moment, dans la solitude et le silence d’une petite chambre de province. Tout dort dans une paix adorable, les arbres, les poules, le chien et les gens. Je n’entends que le bruit d’un bec de gaz et parfois le passage d’un moustique.

Je suis depuis deux jours dans une ville où l’on tâche de refaire un peu de bonheur à un homme très vieilli par la mort de ma Mère. Ses enfants sont groupés autour de lui, pleins de santé, ivres de vie et de force, mais tous malgré cela un peu graves, conscients d’une absence que rien ne remplace. Et lui au milieu de toute cette jeunesse, il retrouve le goût de la vie, oublie parfois sa solitude et le vide. Rien ne m’émeut comme le spectacle de cette union et je retrouve un sentiment très lointain, le sentiment de la famille. Rien ne peut me pousser à plus de sincérité, rien ne peut mieux me montrer quel je suis, et quel je suis pour vous.

Je vous aime, Champigny, avec beaucoup plus de vérité, de tendresse même que jamais je n’ai pu le dire, que jamais vous n’avez pu l’imaginer. Je vous aime d’amour car je ne peux pas aimer autrement. C’est dire que j’ai pu être jaloux, injuste, méchant. Et pourtant il n’y a pas un être dont j’ai voulu à toute force le bonheur, comme j’ai voulu le vôtre. Si jamais je ne vous ai dit ces choses, c’est à cause du sentiment que j’ai de la vanité de certaines paroles et aussi de l’indignité de ma personne et de l’incapacité où je me trouvais de contribuer à ce bonheur que j’ai si ardemment souhaité pour vous.

Toujours, j’ai eu l’impression d’assister à votre vie sans avoir le moindre droit de m’y mêler. J’ai souffert de cette impossibilité, j’ai souffert des distances qui nous séparent. Aujourd’hui vous y ajoutez l’espace et peut-être me dites-vous adieu [photocopie illisible] des colères que je n’ai pas méritées. Vous souffrez terriblement, Champigny, et cette souffrance, ne croyez pas que je n’y puisse rien comprendre.
    Souvenez-vous que cette [photocopie illisible] que parfois j’ai manifestée, a été mon seul bien. Oubliez un instant votre détresse, [photocopie illisible] et dites-moi si j’ai mal parlé de vous. Je me suis trouvé en face d’un garçon (2) qui souffrait d’un mal atroce. Rien ne l’arrachait à la contemplation et au ressassement de [photocopie illisible] je l’ai suivi comme une ombre vague pendant toute une soirée. C’est pour vous que je l’ai assisté, pour vous que j’ai écouté tout ce qu’il pouvait me dire dans son égarement. Je n’avais pas à vous défendre, ni à ajouter aux paroles que j’entendais. J’accompagnais un malheureux qui avait besoin d’un autre être à qui confier quelque chose de sa douleur. Il ne pouvait pas pleurer, il ne pouvait pas dormir, la présence d’un vivant était nécessaire à côté de lui. Devais-je m’en aller ? Vous savez bien que non.

Et aujourd’hui encore, malgré votre hostilité que je pressens, je le referais, je ne retirerais pas un mot de ce que j’ai dit et je ne croirais pas manquer à l’amitié en le faisant. Je vous aime plus que jamais à la pensée que vous souffrez. Je vous aime plus encore que lorsque je vous ai vue heureuse. Je voudrais que vous sentiez cet amour et qu’il vous soit une aide. Vous m’avez aidé, vous, plusieurs fois. J’ai senti votre affection, ne vous suis-je plus rien que je ne puisse vous secourir ? En écrivant, j’ai peur que ma lettre n’éveille rien en vous. Tout ce que je vous écris est vrai, c’est tout l’homme qui vous dit qu’il vous aime. J’ai peur de ne plus vous voir avant longtemps, j’ai le cœur serré, je suis abominablement triste à la pensée que vous n’avez plus confiance en moi.

Pardonnez-moi, j’ai mal agi puisque je vous ai blessée. Pardonnez-moi, qu’il n’y ait pas de haine entre nous, que tout soit pur. Je voudrais vous tenir dans mes bras et vous y bercer comme une enfant que vous êtes parfois, chasser la peine de votre cœur. Champigny, je ne peux penser à vous sans admiration, est-ce vous, dont l’estime m’est si précieuse, qui allez ne plus vouloir me connaître ? Je m’arrête. Mais avant, je veux vous raconter quelque chose. Non pas par vanité mais parce que cela vous aurait fait plaisir il y a quelques mois.

J’ai été surprendre Cécile (3) cette après-midi. Nous avons passé trois heures ensemble dans la ville. Elle m’aime. Elle m’aime comme une femme et non plus comme une enfant. Plus je la voyais, plus j’en étais ému. Nous nous sommes quittés vers sept heures. Nous ne parvenions pas à nous séparer. Je suis rentré dîner chez moi. Vers ? heures du soir, Widdy aboie dans la cour. On sonne à la grille. La servante annonce qu’un de mes anciens élèves, un enfant, ayant appris mon retour, vient me dire bonsoir en passant. Je vais voir et dans l’ombre je reconnais le jeune frère de Cécile (4). Cécile était au bout de l’allée, n’osant entrer. Elle était venue en taxi de l’autre bout de la ville parce qu’elle ne pouvait aller se coucher sans m’avoir encore embrassé.
    Sans doute, je ferai venir Cécile à Paris. elle est encore retenue par des scrupules filiaux mais je crois qu’elle cèdera à son instinct et qu’elle viendra me rejoindre. Je n’ai pas peur des difficultés matérielles, je travaillerai des mains s’il le faut. Mais j’aurai un amour puissant pour m’aider à vivre ; c’est plus efficace que l’orgueil sur quoi je me suis appuyé jusque maintenant.
    Quoi qu’il en soit, j’ai aussi un grand besoin de votre affection. Ne me la retirez pas, Champigny. J’ai besoin de beaucoup d’amour pour être bon et pour pouvoir donner à mon tour. Au revoir. Si vous repassez par Paris, faites-moi signe que je vous voie seule et que j’obtienne de vous le baiser de la paix et de l’entente.


    Denoël

Je n’ai rien à ajouter à cette lettre au reçu de la vôtre, sinon que je continue à être avec vous. Un jour vous regretterez cette lettre stupide et méchante qui n’est pas vous. Il faut que vous soyez plus malheureuse encore que je le pensais... [photocopie défectueuse] Mais quand on ne veut pas voir, que voit-on ? [...] j’ai soutenu que Francis et vous n’étiez pas amants, au moment où il était parti, vous laissant sur la route. Enfin, je crois qu’il me sera dorénavant assez difficile de vous demander une aide quelconque. Il est trop aisé d’écrire des phrases méprisantes. Mais de tout ça, vous vous foutez éperdument. Partez donc, puisque vous avez retrouvé une vie. Soyez heureuse. Soyez bonne.


    RD

Cette lettre est depuis huit jours sur ma table. Je ne parviens pas à l’envoyer. J’ai peur que vous n’y trouviez de nouveaux motifs de me détester. Je n’avais pas compris votre attitude l’autre jour chez Anne. Je vous croyais seulement très fatiguée. Vous auriez peut-être pu me dire ce que vous m’avez écrit. Je vous reverrai, quoi que vous disiez. Je vous reverrai et vous me tendrez la main, je vous le jure. Le monde est petit et je suis têtu. Je m’obstine à me dire votre ami. Et je vous assure, il n’y a pas de quoi rire.


    Denoël


1. La mère de Robert Denoël est morte le 20 mars, et il est rentré immédiatement à Liège.
2. Il s'agit sans doute de Francis Jossinet, que Champigny épousera le 2 avril.
3. Première mention de Cécile Brusson dans sa correspondance.
4. Billy Ritchie-Fallon avait alors onze ans.
* Autographe : collection Jean-Pierre Blanche.

À Irène Champigny

Sans date [avril ? 1927]

Champigny, êtes-vous heureuse ou malheureuse en ce moment ? Je voudrais le savoir. Dites-le moi par amitié. La mienne est très profonde et plus sensible, peut-être, que vous ne le croyez. Je voudrais me réjouir à cause de vous et il m’a suffi de vous voir pour être triste, malgré moi (1) . Expliquez-moi. Sans doute vous ai-je mal vue. Mais alors dites-moi comment vous êtes aujourd’hui. Moi, je suis le même, votre ami.


   Denoël


1. Il peut s'agir du mariage malheureux avec Francis Jossinet, qui se défera rapidement.
* Autographe : collection Jean-Pierre Blanche.

À Victor Moremans

[Début juin 1927]

Mon Cher Ami,

Vous devez me trouver bien silencieux et, dans le secret, trouver ce silence injustifié. Je ne veux le rompre que très brièvement, accablé que je suis en ce moment par les ennuis d’un déménagement et d’une installation. J’ai trouvé mieux que la Croix-Nivert, non au point de vue du confort, mais au point de vue de la situation et de la tranquillité. Je suis chez moi, locataire d’un immeuble particulier, tout à fait paisible (1).

Pour la première fois j’éprouve de nouveau le sentiment que je vis dans un « intérieur ». J’y commencerai dès demain la rédaction de mon roman (2). Enfin je vais pouvoir travailler à loisir. A part cela ma vie continue à être bonne sauf des ennuis d’argent venus de cette installation nouvelle. Mais tout cela se dissipera sans doute. Et vous ? Quoi de neuf ? Avez-vous le temps de m’écrire un peu ? Faites-le alors. Pourriez-vous trouver le n° de la Gazette où j’ai publié une lettre. Vous m’obligeriez en me l’envoyant : la police me demande des justificatifs de ma qualité de journaliste, j’aimerais de lui donner celui-là (3).
  J’ai touché votre mandat hier, je l’avais égaré. Pardonnez-moi de ne rien vous dire davantage. Ce mot est l’annonce d’une lettre. Je le destinais simplement à vous rappeler que votre amitié m’est précieuse. Transmettez mon souvenir à votre entourage et croyez-moi votre

Robert Denoël


1. Après la mort de sa mère, le 20 mars, qu'il n'évoque jamais dans sa correspondance, Denoël a choisi un meilleur asile qu'une chambre d'hôtel, et il s'installe, pour quelques mois, dans un studio au 57 bis, rue de Varenne, où demeure le peintre belge Albert Crommelynck, un ami de George Houyoux.
2. Il s'agit sans doute de « Lettres datées d’un hôpital », un roman qu'il évoque dès 1926.
3. Lettre ou article non retrouvé.
* Autographe : collection Mlle Geneviève Moremans
.

À Mélot du Dy

57 bis rue de Varenne

                                                                  Mardi Juin [1927]

Cher, Je viens encore de mettre votre amitié à l’épreuve et votre patience. J’avais toutes les raisons de vous écrire, de vifs désirs de vous parler, de demeurer en contact et, je ne sais pourquoi, il m’a fallu garder le silence. Cela a été un silence complet. Je n’ai vu personne, je n’ai pas écrit une lettre depuis des mois. Il m’arrive parfois de devenir muet, impuissant à communiquer même avec les êtres chers. Ne vous en froissez pas. Je suis fâché contre moi-même. Je suis fâché contre une ville inerte où je me révèle soudainement incapable de vivre sans dommage. Tout cela veut dire que je suis retombé dans les pires embêtements, dépression nerveuse y compris. Il n’y a lieu d’inquiéter que mon manque d’opportunisme - et peut-être ma paresse.
  Ne m’en veuillez pas si je ne vous en ai point parlé. Je préfère vous raconter que j’ai lu « Chanson de fille » dès mon arrivée ; que je l’ai relu plusieurs fois et que je l’aime d’un amour maladroit, trop soucieux de son expression pour se montrer très vite. Depuis les Hommeries, rien de vous ne m’a charmé aussi directement. Vous mêlez la cendre à ce qui vit, vous donnez et vous vous reprenez avec une timidité, ou une pudeur, bien délicieuse. C’est un agrément ambigu que ce poème offre, quelque chose comme une joie coupable. Une innocence croit se connaître et ensemble se défend d’être avertie... Ce sentiment, je veux dire le sentiment de cela, n’écarte pas le plaisir autre et plus classique d’une harmonie, d’un mouvement profond qui va, se développe et s’achève ; continu, en dépit de l’hésitation de surface. Par moments, une saccade, mais la ligne ne se rompt jamais. Au-delà de la perfection, à quoi vous conduisent vos dons et l’exercice, je sens la présence certaine d’un cœur vivant et l’héroïsme d’une intelligence qui tâche à l’effacement. J’admire que deux puissances luttent, se tempèrent, et en fait s’unissent d’une manière aussi souple. L’équilibre obtenu ne donne presque pas d’inquiétude. J’admire avec curiosité. Une lecture n’épuise pas votre lecteur, ne le conduit pas à la satisfaction. Il y a dans vos poèmes tout un côté « fugitif », un va-et-vient, une surprise sans cesse. Pour mon plaisir égoïste, en dehors de l’amitié, je relis souvent quelques uns des poèmes que j’ai de vous. J’aurais dû vous dire cela - et moins mal - depuis longtemps. Vous m’auriez dit vos aventures méridionales, vos découvertes, et comment vont votre femme, vos enfants et vous-même. Ecrivez-moi un petit mot, si vous le pouvez. Rien n’excuse mes humeurs noires ; aussi n’est-ce pas à votre justice que j’ai recours mais à votre bonté. J’ai vu votre ami Fierens, il y a deux jours, mais un instant. Je ne sais plus rien de vous. Allez-vous me laisser dans cette ignorance ?

Votre ami (indigne)

Robert Denoël


* Autographe : Archives et Musée de la Littérature, cote ML 4350/17.

 

À Irène Champigny

Samedi [27 août 1927]


    Quand vous saurez tout ce qui m’occupe, en ce moment, Champigny, vous me pardonnerez de n’avoir pas répondu immédiatement à votre lettre si belle et si émouvante. Joë (1) est à Paris ou va s’y trouver demain. Il a signé son engagement pour le Cameroun et commence cette semaine son stage à Pasteur. Peut-être le reverrai-je, peut-être pas. Au fond jamais un être n’a été aussi loin de moi que l’est Joë. Je ne comprends rien à sa vie, rien à sa pensée. Il m’est absolument étranger. Il y a un mur entre nous, sans fissures. Je ne vois pas qui il est et, pour tout dire, j’ai toujours éprouvé un sentiment de malaise en sa présence.

A cause de cela, à cause de tout ce que vous m’en avez dit, à cause de tout ce qu’il est pour vous, il m’intéresse, il a même ma sympathie, mais sans vous, je serais passé à côté de lui, en l’ignorant. Anne que j’aime, tout à l’heure m’a appris sa décision. Elle, elle va plutôt bien. Elle sort, elle mange, elle souffre moins. Elle a fait la connaissance d’un antiquaire qui va sans doute lui proposer une associée. Bref, elle regarde l’avenir avec moins d’appréhension. Jean-Pierre continue à prospérer. La Suisse garde le silence (2).

Fatalement, chez Anne, je rencontrerai Joë. Que voulez-vous que je fasse ? On ne parlera pas toujours de la température. Alors ? Indiquez-moi une marche à suivre, si vous croyez que je peux vous être utile. Je souhaite si vivement que vous retrouviez la paix du cœur. C’est cela qui m’inquiète plus que votre avenir matériel (3). Ce qu’il y a d’admirable c’est votre espoir et cette confiance, malgré les coups les plus durs, en tout ce que la vie nous offre chaque jour de possibilités nouvelles. Le pain vous le trouverez et, je vous le garantis, la possibilité du travail. Il va arriver un moment où ce travail vous paraîtra tellement nécessaire que vous lui sacrifierez tout le reste. Ce travail vous suscitera de nouveaux chagrins mais aussi des joies absolument pures, absolument neuves et sûres. Vous verrez. S’il vous a manqué l’occasion d’écrire, c’est que vous avez pensé aux autres, que vous vous êtes perdue de vue. C’était un côté de votre vie. Le besoin que vous manifestez est trop vif, trop tenace, pour ne pas trouver, très rapidement, son assouvissement. Et le travail, en occupant tout votre esprit, sera un remède à votre souffrance, le meilleur. Allez-vous partir, allez-vous demeurer en France (4) ? Je voudrais beaucoup vous revoir. Je ne sais si je le pourrai.

Dans trois semaines, je me marie, j’épouse Cécile à la mode anglaise. Nous irons à Londres ou bien à Paris chez le consul anglais où l’on peut se marier sans consentement paternel. Ce mariage n’a de valeur qu’en Angleterre mais puisque cela contente la famille, c’est très bien comme cela. Vous vous étonnez, sans doute, de cette solution. J’ai proposé à Cécile de venir me rejoindre à Paris et de vivre avec moi. Elle a accepté. Cela m’a suffi. Comme, au fond, cela lui faisait un énorme plaisir de passer devant un clergyman, je le lui ai offert. Mon père l’ignorera provisoirement. Je crois qu’il n’autoriserait pas ce mariage. En tout cas, il le considérerait (lui et la famille) comme une catastrophe. Alors j’aime autant le lui laisser ignorer (5).

Naturellement, j’essaie de consolider ma situation. Je suis en pourparlers au sujet d’une affaire de librairie et d’édition d’une part, et avec une galerie de tableaux de l’autre (6). En plus, cette semaine je vais faire la tournée des journaux pour trouver une place de correcteur. C’est un métier étonnant. On travaille 4 heures par nuit et on gagne 75 frs (par nuit également). Si j’avais un poste de ce genre, je pourrais vraiment travailler pour moi.
    En ce moment, je n’ai pas d’argent. J’ai liquidé à mon retour de Belgique le plus gros de mes dettes (tenue, restaurant etc.) Je dois encore 500 frs à Anne, 300 à Christian et de menues sommes à droite et à gauche. Je voudrais liquider le tout, avant l’arrivée de Cécile (7). Il faut en outre, que je trouve un logis où abriter mes amours. Le mien est impraticable à deux. Il me coûte d’ailleurs aussi cher qu’un appartement (700 frs par terme). Ici encore je suis fort embarrassé. Je cours à droite et à gauche sans trouver (8). Cécile est dans la joie et dans l’impatience. Elle m’écrit à peu près tous les jours de longues lettres qu’elle émaille de petites phrases françaises. Et malgré cela, malgré tout ce que je sens qu’elle va m’apporter de vie, d’amour, j’ai un peu peur. J’ai l’impression de faire un grand saut.

Et puis, j’ai dû faire souffrir atrocement la pauvre Hélène (9). Elle est revenue de la mer, toute dorée et toute rose, l’œil brillant, la lèvre rouge, avec du bonheur dans les membres, une gaîté de grande gosse, et un amour fortifié par l’absence. J’ai déjeuné il y a deux jours avec elle, son frère et sa belle-sœur dans leur calme petite maison du Raincy. Après le déjeuner nous nous sommes trouvés seuls dans la salle à manger. Elle est venue se blottir contre moi et parler. Je l’ai laissée raconter Arcachon, la mer, ses amis et puis un moment je me suis senti du courage ou de la brutalité et je lui ai dit : « J’ai quelque chose de très grave à t’annoncer » - Elle a paru étonnée mais pas inquiète. Elle a fait : « Quoi ? » - « Je me marie dans quinze jours ». Sa voix a changé, est devenue imperceptible : « Avec qui ? » a-t-elle dit - « Avec Cécile ». Elle a dit : Ah ! et le silence est né. Un silence atroce. On n’entendait que l’horloge qui battait et nos respirations. Hélène regardait dans le vague avec de pauvres yeux, perdus, si tristes que j’en aurais pleuré. Le sang lui était monté d’un coup au visage. Elle serrait les dents pour ne pas pleurer. Elle n’a pas pleuré. Alors au bout d’un temps très long j’ai essayé de lui parler, de lui dire que mon cœur n’avait pas changé, que j’avais pour elle une tendresse très vraie et très sûre et que je voulais demeurer son ami. Je parlais maladroitement, j’étais trop bouleversé. Et dans mes bras, je la sentais tendue, contractée, presque haineuse. Elle n’a pas voulu que je l’embrasse. Elle ne voulait plus me voir.

Le soir je lui ai écrit. Je dois la revoir demain. Nous allons devenir amis ou plutôt le rester. Et j’en suis heureux. C’est d’un égoïsme suprême, si vous le voulez, mais je n’aurais pas pu supporter l’idée qu’Hélène devienne pour moi une ennemie ou une indifférente. Elle a souffert, je crois, autant dans son orgueil que dans son cœur. Elle savait que j’aimais Cécile, mais elle essayait le plus qu’elle pouvait de l’oublier. Elle savait qu’un jour ou l’autre, une séparation viendrait mais elle voulait en ignorer la date et même la menace. A partir de cette semaine, elle revient travailler chez ses anciens patrons. Au cours de l’hiver Moulaert (10) va ouvrir une grande boutique de décoration. Il a trouvé des capitaux. Naturellement, Hélène trouvera là, un emploi. Sa santé est revenue, plus belle que l’année denrière. Elle a 24 ans. N’a-t-elle pas tout à espérer de la vie ? Pour le moment, elle est toute amertume.

Ce qu’il y a d’effrayant, c’est que je n’ai que de vagues remords. J’éprouve une profonde pitié, mais une pitié impuissante, le seul sentiment d’ailleurs qui lui fasse horreur. Je crois avoir agi comme je le devais. Elle est venue dans ma vie, je ne l’ai pas écartée. Je lui ai dit qui j’étais, ce que je pourrais être pour elle, un amant provisoire et insatisfait. L’heure est venue où cette précaire union doit se dissoudre. Je n’ai pu l’empêcher de sonner. Nous sommes de pauvres êtres. On voudrait dispenser le bonheur et l’on crée de la souffrance, c’est la seule chose que l’on soit certain de réussir !
    Tout cela fait que j’ai l’impression d’une étape. Je vais commencer une vie. Je vais avoir à côté de moi une femme ou plutôt une enfant. Je devrai être à la fois son amant, son tuteur et un peu son éducateur. Elle arrive toute neuve, toute fraîche en dépit de quatre années de vie dans le milieu le plus détestable (11). elle arrive pourvue d’un formidable orgueil, d’une intelligence moyenne et d’un amour qui ne veut pas avoir de fin. Elle vient parce que je représente tout son espoir, toute sa vie. Et j’ai un peu peur devant tant de confiance, devant cette jeunesse, ces trésors. Elle ignore tout du cœur de l’homme. La vie, pour elle, ressemble surtout à une grande partie de camping. Il y a une rivière, de l’herbe, des arbres, des compagnons joyeux, au cœur innocent. De temps en temps, il faut travailler mais tout s’accomplit dans les rires et le bonheur. Le soir, on s’endort sous les étoiles et les bois s’endorment aussi et la rivière et les prairies. Le matin, quand on se réveille, le soleil luit, les oiseaux chantent et le bonheur recommence. Jusqu’à l’âge de 16 ans sa vie a ressemblé à cela, en effet (12).

Depuis lors, elle attend que cet heureux temps revienne et elle croit bien que le mariage va le lui rapporter. Mais je l’aime et je crois que cela arrangera tout. En fait, j’ai confiance, sinon je ne lui aurais pas fait signe. Ce n’est que par une vieille habitude d’analyse, que je calcule nos chances de bonheur. Nous devons les avoir toutes. Je sens que je vais être très heureux. Je ne l’ai pas mérité peut-être mais j’ai l’impression que j’arrive enfin à quelque chose de beau. Je n’ai jamais été heureux, Champigny. J’ai eu une première enfance comme toutes les premières enfances. On n’en jouit pas. A neuf ans la pension, coupée de vacances joyeuses, c’est vrai. A treize ans la guerre, la découverte des livres, la passion de savoir, la lutte de tous les instants contre l’autorité paternelle. A 17 ans, un an de Paris, inconscience parfaite, ivresse de la liberté, peut-être est-ce encore là ma meilleure année (13).

Puis cinq ans d’université, de travail littéraire acharné, l’horreur du service militaire et enfin, de nouveau, Paris. Parmi tout cela, deux ou trois amitiés tenaces, peut-être indestructibles, et un amour douloureux qui trouve aujourd’hui son épanouissement. J’ai eu des joies très vives, des découvertes et des surprises inouïes mais ce n’était qu’accidents. Le bonheur n’a jamais été la règle de mes jours, ne fut-ce qu’un mois. Il n’y a aucun endroit au monde dont je puisse dire : « Là j’ai été heureux vraiment, j’ai rendu un être vraiment heureux ». Et maintenant Cécile arrive et tout, me semble-t-il, va changer. Si vous m’aviez vu avec elle à Liège, vous auriez été étonnée, tant j’étais joyeux, d’une humeur gaie, prêt à trouver tout admirable puisque la jeune fille du Cap était contente. Sous toute la poussière et les rocailles d’une solitude un peu trop longue, je retrouve un cœur assez frais encore et - me dit-on - capable de plaire. J’en deviens fat et je me redresse quand je marche dans la rue. Il me semble que toutes les femmes doivent se rendre compte que je suis aimé. Je n’ai jamais récolté une aussi jolie moisson de sourires que depuis mon retour. Bref, je me prépare à devenir un homme heureux. Je me mets en état de grâce.
    Vous voyez, Champigny, je vous raconte tout. Je ne me confie à personne comme à vous. J’aime de vous parler, vous comprenez, vous aimez de comprendre. Votre lettre m’a rappelé des soirées de la rue Ste anne d’où je sortais parfois tout étonné d’apprendre qu’il était deux heures du matin. C’est une de mes fiertés de penser que vous m’estimez assez pour me dire votre vie, c’est une douceur infinie que votre amitié. Une lettre de vous, c’est quelque chose de chaud, de vivant, c’est une lumière, c’est dans le tumulte des mots, vous-même telle que je vous aime. Je ne peux pas vous dire quelle émotion m’apportent vos lettres, quelle émotion m’a apportée la dernière. J’avais envie de pleurer et aussi, par moments, envie de rire et tout se terminait par une grande envie de vous embrasser. Je l’ai toujours, d’ailleurs. Ne vous étonnez pas trop si vous me voyez débarquer à Mézels, ne serait-ce que pour un jour (Pour cela, souhaitez-moi des argents).
    Dites à Christian que je pense à lui très souvent avec beaucoup d’amitié, que je suis heureux de son bonheur et que je lui souhaite un travail aussi fructueux que celui du Maroc.
    A Francis, je ne sais que dire, ou plutôt cela dépend. S’il sait comment je vous ai parlé de lui dans un moment d’irritation, dites-lui que je rétracte tout. Et je vous assure, je le fais dans toute la sincérité de mon cœur. Je me suis trompé sur lui. Je sens maintenant qu’il est d’une qualité tout autre. S’il ne sait rien, ce qu’aux Dieux plaise, dites-lui mes amitiés et que j’envie son bonheur de vivre près de vous.
    A vous, je vous parle déjà depuis deux heures, vous devez en avoir assez. Bonsoir. Ecrivez-moi encore si vous le pouvez. Pensez que je suis très près de vous. Je voudrais vous le montrer mieux.


    Denoël


1. Francis dit Joë Jossinet, que Champigny a épousé le 2 avril et dont elle s'est séparée peu après.
2. Anne Marie Blanche, qui a accouché le 1er août d'un quatrième enfant, Jean-Pierre, n'est plus en très bons termes avec son associée dans leur affaire de brocante déficitaire « Chez Mitsou », avenue de La Bourdonnais. Suzanne Lehman-Samuel est Française mais son mari est d'origine suisse. Elle a réclamé sa part (30 %) dans la société sous peine de liquidation de l'affaire.
3. Champigny a entrepris, depuis juillet, de liquider les toiles de sa galerie, rue Sainte-Anne.
4. Elle quittera définitivement Paris en octobre pour s'installer à Mézels, en bordure de la Dordogne.
5. Ce mariage « à l'anglaise » eut lieu le 15 octobre à Paris, mais on ne sait où. Cécile Brusson, légalement majeure depuis deux ans, devait, selon la loi belge, obtenir l'agrément de son père, ce qui n'était pas chose aisée, puisqu'il ne vivait plus avec sa mère depuis vingt ans, mais enfin il l'accorda. Denoël aussi avait besoin du consentement paternel, et il préféra ne pas le solliciter car « la famille » aurait considéré cette union comme « catastrophique ».
6. Ces pourparlers ne concernent donc pas encore « Chez Mitsou », la galerie d'Anne Marie Blanche.
7. Cécile arrivera à Paris le 14 octobre.
8. Le studio qu'il habite depuis le mois d'avril au 57 bis, rue de Varenne, lui coûte en effet fort cher. Le 14 octobre, il emménagera avec Cécile au 51 bis, rue du Moulin Vert, dans le XIIIe arrondissement.
9. Hélène V... , vendeuse dans une boutique de décoration du quartier, son amoureuse depuis novembre 1926.
10. René Moulaert était un spécialiste renommé des décors de théâtre. Il était domicilié 34 boulevard du Midi, au Raincy.
11. Cécile Brusson est née dans un quartier populaire, où elle vécut jusqu'en 1909, avant d'émigrer avec sa mère en Afrique du Sud, où elle reçut une éducation soignée. De retour à Liège en 1919, elle retomba dans le milieu originel et fut serveuse dans le café de son oncle, à Grivegnée, jusqu'en 1927. C'est là que Denoël la rencontra, en 1923.
12. C'est en effet ce que racontait Cécile à ses prétendants, lorsqu'elle était serveuse à « La Maison Blanche ». En 1945 Denoël fit une tout autre analyse de sa jeunesse perdue à Liège dans cet endroit « détestable ».
13. Je ne suis pas parvenu à dater exactement cette première escapade parisienne en 1919, qui aurait duré « un an ».
* Autographe : collection Jean-Pierre Blanche.

À Victor Moremans

Paris, 57 bis rue de Varenne (7e)

[11 Octobre 1927]

Mon Cher Ami,


   Je suis coupable envers vous et envers notre amitié. Depuis de longs mois je vous laisse sans nouvelles et vous m’en voulez. Si vous viviez ici continuellement, vous me comprendriez et m’excuseriez. Je me rappelle qu’un jour Marsan (1) m’écrivait à Liège en me parlant du « tourbillon parisien », je crois même qu’il disait « l’océan », et cela qui m’avait fait sourire, aujourd’hui me paraît exact. Je vous l’ai dit : je me range dans la classe des gens qui n’écrivent pas. Cela ne m’empêche pas d’aimer mes amis et vous savez que parmi ceux-ci vous êtes un des plus chers. Que vous me reprochiez mon silence semble juste. Mais que vous veniez à Paris sans faire un pas pour me voir, me semble un peu trop sévère. Ce Paris que j’ai couru vainement pour vous trouver cette pipe en terre de Marseille que vous rêviez. Heureusement j’ai eu plus de chance avec Poulaille (2) et je lui ai parlé comme vous le souhaitiez.
  Sans doute les effets de cette conversation se sont-ils fait sentir. En tout cas, j’ai lu le dernier numéro de Sélection et vos notes. Elles m’ont beaucoup plu par je ne sais quoi de plus serré dans le style et dans le déroulement de la pensée. Je vous y ai retrouvé avec des qualités plus affermies, une sûreté de jugement, une manière directe dans l’expression qui vous donne cette autorité nécessaire au critique.
  Pour moi, je n’ai plus écrit une ligne depuis des mois. J’amasse. J’ai vécu une vie très mouvementée, très curieuse, par la foule des types et des milieux rencontrés (3). J’ai beaucoup vécu en peu de temps. Jamais je n’ai vécu aussi vite et avec autant d’abondance. Sans doute de tous ces matériaux accumulés sortira cet hiver quelque livre. Mais je n’ai jamais été moins sûr de ma forme que maintenant. J’évolue trop vite pour pouvoir me fixer avec des mots.
  Pour la matérielle, elle est mieux assurée que jamais. Je me suis fait une clientèle parmi les amateurs de tableaux et je vis de ce qu’ils m’achètent. Ma vie est presque indépendante et beaucoup plus aisée que l’hiver dernier (4).
  Malheureusement comme je me sens trop seul, je me marie dans quelques jours. Je dis malheureusement parce que tout mon entourage le pense et que ce mariage se fera secrètement, sans que ma famille en soit informée. Je me marie sous le régime anglais à Paris avec une jeune fille dont je vous ai parlé un soir d’hiver au Thier à Liège. Elle s’appelle Cécile, elle passa son enfance au Cap, elle m’aime, nous nous aimons depuis 4 ans... (5) Vous souvenez-vous ? N’en dites rien à personne.
  J’envisage ce mariage avec une joie très profonde. Je sens qu’il va m’apporter l’équilibre, la certitude. Je voudrais beaucoup vous voir, vous parler de cela, vous écouter, savoir comment vous vivez maintenant. Il nous faudrait une de ces longues conversations amicales, comme nous en avons eues parfois dans la quiétude de votre bureau.
  Je m’installerai vendredi prochain  « 51 bis rue du Moulin Vert » (13e) dans un atelier de peintre que je suis occupé à transformer en studio - chambre à coucher - cuisine - salle de bains - C’est tout petit mais avec de l’imagination et à Paris on peut trouver cela spacieux (6).
  Malheureusement cette installation m’entraîne d’un seul coup dans des frais considérables. Et à ce propos j’ai pensé que vous pourriez peut-être me rendre service - (In cauda venenum). Voici : je vous l’ai dit, je vis d’une façon confortable, avec des rentrées régulières qui peuvent me faire envisager l’avenir sans crainte. Seulement l’achat des meubles indispensables à mon ménage, la reprise de l’atelier, les deux termes à payer d’avance, les frais de mon mariage, tout cela me tombe d’un coup sur le dos. C’est un peu dur. Vous comprenez que je ne peux demander aucune aide à ma famille. J’ai pensé que vous ne me refuseriez peut-être pas la vôtre.
  J’ai besoin de deux mille francs français pour une durée [minimum, biffé] maximum d’un an. Cette somme, je la possède deux fois, mais immobilisée dans la succession de ma Mère qui, comme vous le comprenez, doit demeurer indivise. Mais sans pouvoir la distraire, je peux m’en servir comme garantie (7).
  Voici donc ce que je vous propose. Prêtez-moi cette somme si vous le pouvez. Je vous en paierai l’intérêt des banques (9 % je crois) et je vous signerai une reconnaissance de dette, imputable sur ma part de succession, pour le cas où je mourrais sans avoir pu vous rembourser.
  En fait, je crois pouvoir assurer que le délai de remboursement n’excéderait pas six mois, mais je préfère, afin d’éviter toute surprise, vous demander un an.
  Si vous pouvez me rendre ce service, je vous en serais très reconnaissant. Dans tous les cas, acceptation ou refus, je vous demanderai de faire la plus grande diligence.
  Je me marie samedi prochain (8). Viendrez-vous à Paris cet hiver ? Cette fois, je pourrai vous recevoir un peu mieux que l’année passée. J’ai été très déçu lors de mon retour à Liège de ne pas vous voir. On vous l’aura sans doute dit. Présentez mes respects à Madame Moremans, dites bonjour de ma part aux petites filles et croyez-moi, comme depuis les débuts de notre amitié, en dépit du silence et de l’éloignement, vôtre


  Robert Denoël


1. Eugène Marsan, journaliste et critique littéraire [1882-1936].
2. Henri Poulaille [1896-1980], chargé du service de presse chez Bernard Grasset. Dans une lettre à Moremans du 6 novembre 1926, Denoël parlait d'un « petit bonhomme, un petit employé crasseux qui me parle de vous avec une reconnaissance extrême ».
3. Cécile Denoel me disait en 1980 qu'avant son arrivée à Paris, Denoël avait vu surtout des « bars à putes ».
4. L'année 1927 a été la pire année de sa vie : au mois d'août Champigny a fermé sa galerie et Denoël en est réduit à de douteux courtages. D'autre part, la mort de sa mère l'a durablement affecté.
5. Denoël parle de Cécile Brusson comme d'une fée rédemptrice dans la vie chaotique qu'il mène depuis des mois.On relève qu'il ne l'a pas présentée à cet intellectuel liégeois : il lui en a parlé, ce qui est normal puisque Cécile est une serveuse de café. Et il situe leur liaison à quatre ans plus tôt, ce qui nous mène à 1923.
6. Cécile a décrit ce petit appartement dans ses mémoires, mais mieux encore dans un petit texte qui m'était adressé.
7. La mère de Robert Denoël est morte le 20 mars 1927, après avoir donné naissance à dix-huit enfants. Sa succession s'annonçait difficile mais, de toute façon, Robert n'aurait pu en bénéficier qu'à hauteur d'un 18e. La garantie qu'il propose n'est pas fiable.
8. Le mariage légal de Robert Denoël et de Cécile Brusson n'eut lieu que le 2 octobre 1928 à la mairie du XIXe arrondissement. Quant à ce mariage « à l'anglaise », voir sa lettre du 27 août à Champigny.
* Autographe : collection Mlle Geneviève Moremans.

À Mélot du Dy

Paris 51 bis rue du Moulin-Vert, 14e (1)                                                                                        Mercredi [19 octobre 1927]

Cher Ami, depuis cette annonce de vos projets de séjour à Ostende, je suis sans nouvelles de vous. Ceci n’est qu’une constatation, car c’est à peine si j’ose vous demander pourquoi vous jouez au fantôme, moi qui vous dois compte de six mois de silence. Au vrai, je ne savais où vous écrire et en outre je craignais que le récit de mes avatars ne vous fît pas plaisir. Pendant tout ce temps, j’ai mené la vie la plus extérieure, la plus étrangère à la réflexion. Le hasard était ma règle. J’ai éprouvé des joies aussi entraînantes que celles de l’enfance et ce temps a passé très vite. Pour mes amis, je suis devenu invisible et muet ; pour les livres, les tableaux, la musique, le spectacle, un indifférent. Je me suis promené dans Paris : j’y ai rencontré beaucoup de gens inconnus ou publics, des « types », et des « milieux » comme on disait autrefois. Je me suis abstenu de tout contact avec les hommes célèbres. Les « relations » continuent à me manquer comme la dernière fois que je vous ai vu. J’ai vécu très pauvre avec beaucoup d’aisance. Parmi ces divertissements, plusieurs remords me tiraillaient, principalement la crainte du temps perdu.
  Maintenant que je suis arrivé à une période plus contemplative, je ne regrette plus de m’être laissé emporter par ce mouvement que je ne mesurais pas. Vers le mois de septembre je suis allé passer une semaine dans ma famille. Je n’ai pas revu mes amis. Ils étaient ailleurs. Mais j’ai revu à Liège une jeune fille que j’aimais depuis quatre ans. Au mois d’octobre, j’ai été la chercher et depuis lors, elle est ma compagne. Nous vivons dans le quartier « Plaisance », un petit atelier de peintre nous sert d’habitation. Peut-être voudrez-vous bien venir nous y voir : c’est assez près de la gare Montparnasse.
  Vous connaissez mon horreur des besognes littéraires, aussi n’ai-je pas pu me plier à la destinée de journaliste qu’on me proposait. Comme il faut hélas ! avoir une activité lucrative, je me déguiserai bientôt en marchand. Cette mascarade me paraît en valoir une autre. Sans doute, vers la fin de l’année, vais-je ouvrir une librairie qui sera à la fois : salle d’exposition et bureau d’imprimerie. Le local est trouvé (2). Il ne me reste plus qu’à rendre bienveillant un propriétaire sans grandeur d’âme et à prendre quelques arrangements financiers. Je crois que je réussirai.
  Vous voilà instruit de ma vie. De vous, je continuerais à ignorer tout si je n’avais rencontré Jean de Bosschère (3). Jamais je ne l’ai vu si jeune [photocopie défectueuse] et d’intelligence. Il m’a dit en riant que l’on vous avait vu à Paris pour des raisons patriotiques. J’ai appris de plus que vous alliez bien. Ces nouvelles m’ont paru un peu courtes, elles n’ont fait qu’aviver le désir que j’ai d’en obtenir de plus détaillées. Donnez-m’en donc, je vous prie, même si je ne les mérite pas. Ou plutôt venez m’en donner. N’est-il pas possible que nous nous voyions bientôt ? Votre jour et votre heure seront les miens. Voulez-vous présenter mes hommages respectueux à Madame Mélot du Dy et me rappeler au souvenir de vos petites filles. Je veux parler des aînées qui se rappelleront peut-être m’avoir vu un jour à Vielsalm. Jordaine me regardait de ses grands yeux et je ne sais qui de nous deux était le plus intimidé.
  Au revoir. Il n’est peut-être pas très convenable de vous dire que je suis impatient d’avoir de vos nouvelles, je vous le dis quand même parce que cela est vrai et que j’espère en votre indulgence.

Robert Denoël

Je n’ai pas du tout oublié que je vous dois de l’argent (4). Je pense même que bientôt, je ne vous devrai plus que de la reconnaissance.


1. Denoël s'est installé à cette adresse le 14 octobre, en compagnie de Cécile Brusson.
2. 60, avenue de La Bourdonnais.
3. De Bosschère réside, depuis le début de l'année 1926, au 12 de l’avenue de Corbéra, dans le XIIe arrondissement. Il a dû connaître Denoël par Mélot du Dy mais, quand ils se rencontrent à Paris, Mélot habite toujours Maintenon.
4. A cette époque, Denoël emprunte à tout le monde, et il s'efforce de rembourser les uns et les autres, au gré de ses fortunes diverses.
* Autographe : Archives et Musée de la Littérature, cote ML 4350/16.

 

À Victor Moremans

Paris - Un dimanche soir [6 novembre 1927]

Cher Ami,


  L’oublieux, l’ingrat, le mauvais ami pense beaucoup plus souvent à vous qu’il ne le témoigne. Aujourd’hui spécialement (et depuis que votre lettre m’est parvenue, je vous vois de loin avec joie puisque un nouveau bonheur vous arrive. Que cette naissance (1) que vous attendez ou que peut-être vous fêtez déjà, vous donne du souci, je le suppose, mais elle doit comporter une joie si profonde et si solide que je ne peux que vous féliciter avec un peu d’envie. J’ai toujours souhaité votre bonheur, votre quiétude. Il m’est très agréable de penser que vous avez une nouvelle et vivante raison de vivre, une nouvelle certitude de durer. Je trouve cela très beau et si réconfortant. A lire cette nouvelle, que vous me donnez d’un air si tranquille, il m’est venu une grande joie que je ne peux pas expliquer.

D’ailleurs je vous avouerai que ma vie a pris un cours très heureux. Depuis que je suis marié, voilà un mois, j’ai l’impression de trouver un équilibre. Je ne réfléchis pas, je n’analyse pas, je me jette dans le bonheur comme on se jette à l’eau. Et je m’y trouve admirablement à l’aise. C’est comme une enfance retrouvée. Du côté matériel, pour un mois encore, je vis pauvre, harcelé de difficultés pécuniaires. Je vis dans un atelier de peintre que j’ai commencé à arranger. Comme meubles, nous possédons l’indispensable. Nous n’avons pas encore de chaises, nous nous servons encore de malles et de pliants. Mais si vous venez à Paris vous serez mon hôte. Mon ami Collet (2) qui vient de se marier a passé 15 jours chez moi avec sa femme et ne s’est pas plaint. Ma femme, habituée à l’abondance, à l’argent, ne songe même pas à s’étonner de la situation. [photocopie défectueuse] le bonheur. Je vous le dis comme je le vois, plus stupéfait que vaniteux.
  Je recommence à penser au travail littéraire. Je me remets à lire autre chose que les romans feuilletons dont j’ai fait ma pâture pendant quelques mois. Venez dès que vous pourrez. Nous aurons de longues causeries. Peut-être pourrai-je vous lire des choses.
  Donnez-moi de vos nouvelles. Dites le bonjour aux amis. Ne parlez pas de mon mariage (3). Dites-leur que j’écrirai prochainement.
  Et surtout n’allez pas croire un instant que l’impossibilité où vous êtes de me rendre le service que je vous demandais, puisse en rien m’offusquer (4). Tout s’arrange tant que l’on vit. Et j’ai moins de besoins quand l’argent me manque. Je ne vous remercie pas de la démarche que vous avez faite, je la trouve naturelle.
  Cela n’empêche qu’elle m’a touché. Ce qui me plaît c’est de voir que votre amitié n’a pas changé. La mienne est la même, vous le savez.


  Robert Denoël


1. Valéry Moremans est né le 5 décembre 1927 ; il est mort le 31 décembre 2009. Sa sœur Geneviève, née le 26 avril 1923, est morte le 4 avril 2011.
2. Jacques Collet [1900-1959], un ami bruxellois auquel est dédiée la nouvelle « Un Homme de circonstances », parue en avril-mai 1926 dans la revue Sélection. Médecin diplômé de l'université de Bruxelles (candidatures) puis de l'université de Liège (licences). il s'est expatrié au Congo en 1929, puis au Rwanda, où il est mort.
3. Ce mariage « à l'anglaise » eut lieu le 15 octobre, mais on ne sait où.
4. Le 11 octobre, Denoël lui a demandé un prêt de deux mille francs.
* Autographe : collection Mlle Geneviève Moremans.